Pour ce 5e numéro de la revue BLANCHE nous sommes ravi d’accueillir Jean-Luc Verna. En partenariat avec le MUSEUM de Toulouse, le CAN (Centre d’Art Nomade) et bien entendu La Fondation Ecureuil ainsi que la Librairie Ombres Blanches, cette édition rassemble pour la première fois la plus grande partie des dessins récents de Jean-Luc Verna autour du motif des oiseaux.

Artiste pluridisciplinaire ; dessinateur, auteur, danseur, chorégraphe, metteur en scène, comédien, Jean-Luc Verna place le corps au centre de son travail, dans toutes ses dimensions et humeurs ; tour à tour glorieux, misérable, jouissant, souffrant, vivant. Il utilise le dessin comme il utilise son corps et sa peau, comme un espace à travestir autant qu’à embellir, à transformer autant qu’à célébrer.
Son univers, entre culture savante et culture populaire, est jalonné de références artistiques, mythologiques, cinématographiques et musicales et peuplé de fantômes, de présences, d’amis tels Bruno Pelassy, Brice Dellsperger ou Gisèle Vienne…
Le livret intérieur s’accompagne d’un magnifique texte de Olivier Steiner
» (…) Déclaration : Je suis heureux de vivre dans un monde où Verna existe.
La première chose qui me vient à l’esprit quand je pense sérieusement à Jean-Luc Verna est cette qualité qu’il a qu’il ne s’aime pas, pas du tout, à un point tel que c’en devient sublime : il est tout entier un autre pour lui-même, adversaire étrange étranger à lui même, qui ne s’aime pas je le répète, jamais, mais se love à la place, se love tant. La nature a horreur du vide, dit-on.
Il faudrait pouvoir imaginer les gouffres et les abîmes traversés par Jean-Luc pour arriver à cela, ce diamant taillé, ce non-amour de soi, cette intensité de non-amour. Combien de fois aura-t-il fallu que Jean-Luc Verna meure à lui-même ? Si l’on pouvait imaginer cet inimaginable, savoir ce truc-là, l’apprendre et l’expérimenter, arpenter la douleur, l’absence des couleurs, si l’on pouvait faire l’expérience de la solitude extrême et du désespoir le plus profond – I’m alone in the crowd – si l’on pouvait apprendre cela en claquant des doigts comme le monde serait meilleur : car le bien et le mal se tiendraient alors la main. Il n’y aurait plus ni bien ni mal mais deux mains jointes, conjointes, un oiseau encore.
Mais les enfers ne s’apprennent pas, ne se racontent pas, ne s’expliquent pas. On y est allé ou pas, et Verna y est allé comme Ulysse fut allé en mer, de même que Dante chemina de cercle en cercle pour atteindre son Enfer et son Paradis.
Les cercles de Verna, alourdis de mémoire et de culture, d’images vues, de co-naissance de la violence et de la haine, «toute honte bue», se sont réduits avec le temps, ils sont devenus de plus en plus petits jusqu’à devenir des points de densité et saturation infinis, sortes de trous noirs, birds.
(…)
Mais vous savez, je ne crois pas que Verna dessine tous ces oiseaux avec tant de minutie et d’opiniâtreté, leur faisant subir tant de transferts, copies ou autres misères techniques dont on a pas à connaître les secrets – autant demander au vent comment il s’y prend pour l’érosion – bref Verna ne fait pas ses cui-cui ou zaseaux, ses pious et ses piafs, pour nous montrer je ne sais quel devenir oiseau du singe humain que nous sommes. Non. Verna fait ça d’abord parce que ça lui plaît, parce que ça lui chante comme la pie , parce qu’ainsi il s’abstrait du monde, pour se retrouver au milieu d’un autre monde qui n’est pas moins le monde.
Et il vit que cela était bien.
Et il vit que le temps passé à dessiner l’oiseau est l’un des moins perdus. Parce que Dieu a créé les oiseaux pour que Verna les dessine et les décime, amen.
Mais Jean-Luc le fait aussi – je crois – pour porter plainte, parce qu’il y a de quoi, parce que la vie est une tragédie, parce qu’il y a la lourdeur, l’immense peur des gens, la peur génitrice d’une bêtise encore plus grande qui les rend encore plus lourds et tragiques, le cercle est vicieux.
Verna sait tout ça donc il travaille, hisse haut la plainte, à hauteur de ciel, justement là au sein du royaume des volants, ce faisant il fait des doigts aux bêtes lourdes, terrestres, la vermine intelligente et rampante, grouillante : vous, nous, lui, sa mère aussi bien, sa fucking de mère de merde qui est aussi toutes nos mères et tous nos pères !
La lutte de Verna avec l’ange est une prise de bec métaphysique, il vole dans les ailes du dieu des mammifères, conchie le malheur et le hasard, à coup de griffes et de fientes lâchées par-delà les nuages, dans un grand éclat de rire final à la Gilda, « Put the blame on mame, boys ». Éternel féminin, sempiternel masculin : petit enfant frêle et tremblant derrière le colosse herculéen, son nom est légion, son nom est Verna.
Légion, l’ange dark, hardcore, déchu. Le premier des oiseaux, serpent volant du ciel et des profondeurs infernales, copain de Verna par défaut parce qu’il n’y avait personne dans l’enfance de malheur. Quand il n’y a personne, reste qui à votre avis ?
(…)
Koltès a écrit qu’on ne peut pas dire les choses directement au théâtre, ça ne passe pas la rampe. Tel personnage triste, on ne peut pas simplement lui faire dire : « Je suis triste ». On lui fait alors dire : « Je vais faire un tour ». Je crois que dans la vie c’est comme au théâtre, en moins bien. La tristesse de Verna, son élégance, c’est quand il fait sa parade, qu’il s’envole, qu’il va faire un tour. »
25×35 cm – 21×29,7 cm – 15×21 cm / 60 pages
Extrait de L’oiseau brûlé de Olivier Steiner

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