Le travail photographique et éditorial de Quentin Yvelin est une fugue hors des balisages. Une déambulation au cœur des éléments et des possibles. Ses éditions sont des échappées, un temps d’introspection et de poésie.

Quels rapports entretenais-tu au livre comme médium avant de l’utiliser dans ton travail ?

    J’ai toujours associé le livre avec quelque chose de l’ordre de l’intime, d’une intériorité… mais aussi au mouvement, au déplacement autant introspectif que géographique. Qu’il s’agisse de littérature ou de livres d’art, ils restent des « boites » à images, à sensations que l’on peut transporter avec soi et qui se « colorent » différemment selon les lieux et les contextes que l’on éprouve.
Le livre reste un moyen de s’extraire, une sortie du monde pour en pénétrer d’autres qui échappent à certaines modalités, contraintes et réalités que nous expérimentons au quotidien. 

    J’ai toujours préféré appréhender les images, les photographies dans un rapport intime et immersif ; le livre s’ouvre et se ferme, l’on peut décider d’y faire son propre cheminement, y revenir parfois même se l’approprier «  plastiquement » en y ajoutant des annotations. Le livre reste une forme « évolutive », en mutation, il est beaucoup moins figé qu’une exposition et le spectateur/lecteur peut s’en saisir, se l’accaparer avec moins de retenu.
Vient aussi la question « économique », c’est un moyen privilégié de faire circuler des images, des sensations et des idées et de les rendre « accessibles » et « visibles ». J’aime assez cette notion de mouvement, de transmission et d’appropriation. Je suis toujours friand lorsque l’on me prête un livre d’y découvrir des notes, des commentaires annotés ou bien encore des traces d’usure sur certaines pages….

Quels sont les livres de photographie qui t’ont ouvert cette potentialité narrative dans la construction éditoriale ?

    Je mettrai certains livres de « littérature » au même plan que ceux de photographie, dans la mesure ou ils m’ont fait tout autant me questionner sur une structure narrative, sur les possibilités de convoquer des images par de simples mots ou bien à l’inverse de cristalliser un vocabulaire, une notion par une image. La notion d’ellipse dans le livre photo m’intéresse beaucoup, le jeu avec le blanc, les surfaces « vierges » du livre me fascinent… car elles sont potentiellement fécondables, rejouables, investigables à foison . 
Les livres photographiques japonais des années 60-70, dans la lignée du groupe PROVOKE, pour les plus connus, m’ont beaucoup appris. C’est le cas du « voyage romantique » (1971)  de Nobuyoshi Araki consacré à sa femme durant leur voyage de noces, ou bien encore le « livre d’images » (1956) du poète et photographe amateur Shuntaro Tanikawa.

    D’un point de vue formel, j’aime assez l’usage qui y est fait de l’espace blanc, de la dynamique du vide et du rapport aux textes ; il y a là un certain sens de l’épure et du minimalisme qui donne une force de résonance aux images et le « silence » entre les pages laisse beaucoup de « possibles ».

Le livre permet aussi de rejouer les choses, d’y revenir, de réinventer une image, d’être dans la répétition, dans la reprise sans être dans la redite. En cela l’œuvre de Robert Frank est fondamentale avec des livres comme « the lines of my hand » ou « flamingo ». Frank utilise ses photographies comme des matrices, en les associant de façon nouvelle, en intervenant graphiquement dessus, en les confrontant aux textes. Le livre est ici un espace qui peut combiner les photographies quasiment de façon inépuisable. Robert Frank a ouvert tellement de voies, notamment avec cette « notion » de documentaire subjectif, mettre en image ses expériences, ses errances, son intimité, ses doutes… et notamment en abolissant les notions de genres photographiques … documentaire vs mise en scène …

La narration compte-t-elle davantage que la plastique pure d’une image ?

    J’essaye de trouver un équilibre, de proposer une narration qui ne soit pas trop figée et autoritaire. L’évocation d’un récit puise également dans la qualité, la force plastique de certaines images. À mon sens les deux se combinent. Dans l’écriture et la réalisation il y a souvent quelques images « fondamentales » qui impulsent le récit. Des images fortes qui avant tout m’inspirent par leur force plastique. En fait je pense que la plastique « pure » n’existe pas vraiment chez moi, du moins l’esthétique et la plastique m’inspirent souvent une prolongation narrative, un récit potentiel.

Ton travail semble fasciné par une appréhension du monde désorientée, ton abandon des espaces urbains est significatif de cette démarche? Quel est ton rapport à la ville ?

    Je recherche en effet des situations et des personnes qui sont en quête d’un rapport au monde différent moins mécanique et cérébral. Une recherche d’un contact plus intuitif, sensoriel et spirituel à l’existence. 
De fait, il en découle dans un premier temps une désorientation qui est certainement lié à la « tabula rasa », sur un mode de vie normatif qu’il faut abandonner. J’aime assez parler de cet « état-limite », cet entre-deux, le moment ou il faut abandonner certains conditionnements, intégrations sociétales, éducatives … pour réellement se découvrir avec cet aspect introspectif et initiatique très présent dans mon travail, il peut y avoir un côté un peu « mythique » voire mystique là-dedans…

La ville cristallise dans mon travail, une forme de leurre, une prison dorée et dont il faut réussir à s’extraire pour mieux se retrouver. C’est une métaphore de la « babylone » qui n’a de cesse de vous maintenir dans des illusions, des mirages, il faut donc déchirer le voile et tenter une échappée.

Tes éditions fonctionnent comme des micro-récits d’exploration. À quelle fréquence pratiques tu ces dérives ? Arrives tu à te perdre vraiment parfois ?

Quentin-Yvelin

    Je n’emploierai pas le terme de « dérive », peut-être davantage celui de fugue ou d’échappée. La « fugue » pour sa dimension musicale et la notion de rythme. Je ne recherche pas la perte mais plutôt la fuite, un moyen de projeter des désirs, d’explorer des intuitions, un retour à des sensations que la ville ne peut me procurer. Pour ce qui est de la fréquence, il n’y a rien de vraiment défini, ni de programmer cela se fait par des impulsions, des rencontres, des retrouvailles. J’aime souvent partager ces fugues avec des personnes proches.

 

L’ascétisme parcourt ton travail artistique. La démarche artistique pour toi doit-elle se faire dans une forme d’ascèse ? La création est-elle conditionnée par ce rapport à la contrainte ?

    Par ascétisme, je ne considère pas un rapport laborieux et mortifère aux choses. L’ascèse serait pour moi, certes une forme de discipline mais surtout le moyen de mieux se connaître et de se rapprocher de ses intuitions. J’y vois un « processus », une manière d’aller au fond des choses, de s’y tenir. En ce sens, oui, la démarche artistique relève d’une forme d’ascèse. Il y a là-dedans, une recherche de transformation, d’aller au bout de ses intuitions et de les concrétiser.

Dans certaines de tes parutions on perçoit un rapport quasi-essentialiste voire religieux avec la nature et le monde qui t’entoure. Un monde quasi déshumanisé ou le peu de corps présent reste dans l’anonymat. Des sources littéraires t’ont-elles influencé dans cette démarche ?

    La nature revêt pas mal de dimensions dans mon travail. Un côté cathartique et purificateur, rédempteur également. La nature reste un « espace » magique et initiatique.

    Ce peut-être à la fois un espace de transgression et de ressaisissement (repos). Il y a une ambivalence de la nature, à la fois dangereuse et rédemptrice, que j’aime explorer. L’anonymat dont tu parles est lié à la solitude des êtres qui se confrontent à eux-même, se livrent à une introspection voire une méditation intérieure. La nature devient ici un terrain d’expérience voire de guérison. 

Dans cette optique de « retraite » au seins de la nature et d’initiations je dois dire que je suis un grand lecteur de la beat generation avec des auteurs comme Gary Snyder, Alan Ginsberg et surtout Jack kerouac avec les clochards célestes , l’on touche à cette fuite introspective et spirituelle hors de la ville et avec un contact renoué à la nature. Le Mont Analogue, roman du Français René Daumal, est également très important, il cristallise cette idée d’une nature énigmatique et initiatique et qu’il faut déchiffrer pour parvenir à une forme de quête et accéder à la connaissance de soi et de « vérités » supérieures.

Tu pratiques l’écriture poétique. La poésie fascine par son appréhension du monde par images, symboles et plonge dans l’essence du langage. Quel est-on rapport au langage. Y-a-t-il des auteurs qui t-ont particulièrement marqué ?

     Plus j’écris et plus j’essaye de « concentrer » mon ressenti et mes expériences je ne recherche pas à exprimer une idée mais davantage une sensation, une intuition un dépassement de l’entendement. De fait je recherche une certaine « économie » des mots. Une écriture la plus intense et percutante possible. Je pense en être loin car je manque de « vocabulaires » et encore de nuances mais je tends vers une écriture « minimale » et empirique voire sensualiste.

Une écriture qui découle et véhicule des intuitions liées aux expériences qui sont faites. En ce sens des auteurs du premier romantisme comme Novalis ou Holderlin m’ont beaucoup marqué . Car loin des « poncifs » et des idées faites sur le romantisme, le premier romantisme marque une recherche de l’association entre le savoir et la sensation. Peut-être que là nous pouvons parler d’une forme d’ascèse qui mènerait à la « traduction » la plus juste de sensations et intuitions.

Site de Quentin :

http://cargocollective.com/quentin-yvelin

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