Léa, j’ai découvert ton travail au MAD avec Ault, ta collaboration avec Thibaut Brunet qui annonçait aussi le lancement de ta maison d’édition Mille Cailloux. Tu as toujours accordé une place au livre dans ta pratique artistique.
Quels livres, quels artistes ayant une pratique éditoriale ou quels éditeurs ont été marquant dans ton cheminement artistique jusqu’à l’édition ?
 
C’est une question difficile car elle m’oblige à fouiller et choisir dans ma “brouette-des-choses-qui-me-portent-et-que-j’aime”. Le premier livre qui m’a marqué, que j’ai acheté avec mon argent d’étudiante, c’est “Cox Codex” de Paul Cox. Plus qu’hier, moins que demain, comme on dit sur les cartes postales avec soleil couchant, ce livre je l’aime. A chaque fois que je l’ouvre, j’apprends. Il y a tout, l’atelier, l’impression, le petit, le grand, la pensée…
J’ai aussi beaucoup de livres de Françoise Pétrovitch, parce que j’admire l’aisance qu’elle a à déployer son univers dans des directions différentes. J’aime aussi quand elle décide de dessiner pour le livre, juste pour le livre, c’est rare et précieux. 
Le dernier que je me suis offert : “The Pillar” de Stephen Gill (Nobody Books) qui résonne avec tout, le passage, le fugace, la beauté, le regard mécanique et pourtant si décisif, la chasse, la mort, le temps, il me manque car je suis confinée loin de mes livres photos.
 
Les trois derniers que j’ai offert : 
Furie” de Romy Alizée, à mon mari, parce que c’est un livre qui me fait beaucoup rire.
Bobby Sands” de Yan Morvan, à ma mère, pour le choc historique.
The Lying Forest” de Stephen Dock, Zakarian-Navelet et Arnaud Maïsetti à mon père pour cette belle idée de rencontre.
J’ai un amour inconditionnel pour les éditeurs et les éditrices qui donnent d’eux.elles pour que des livres existent. Tu parlais du MAD, tous les stands là bas sont époustouflants et les gen.te.s derrière ces stands font mon bonheur.
 

Peux-tu nous parler de ta première série d’éditions Everymonth, seule puis en collaboration, quelle en a été l’impulsion puis la clôture ?

J’ai commencé Everymonth en 2012, c’était un objet assez simple : une feuille 20×30 cm pliée en 4, imprimée recto-verso en noir et blanc avec une vieille xérox qu’un imprimeur avait. 
J’aimais le rapport à l’objet, le penser, le faire. J’ai la sensation que l’artiste photographe a renoué avec “l’atelier” il y a peu, mais il y a quelques années de ça, la photo était tellement intouchée et intouchable que ça m’oppressait. Je fais partie de ces gens qui aiment faire, même si ce n’est que plier, la répétition du geste me permet de vivre un instant avec ces images, y penser, passer du temps à les rendre “livre”. C’est aussi pour ça que j’ai lancé Mille Cailloux, vivre avec les images des autres, c’est important.
 
Everymonth était publié à 30 exemplaires, mensuellement, et envoyé à une petite communauté d’abonné.e.s, des collectionneurs.ses et féru.e.s de livres avec qui un lien s’est créé grâce à ce projet. J’ai publié ces objets pendant deux ans, puis j’ai lancé un projet plus ambitieux, “PROTOCOLE”, où je travaillais avec Olivia Pierrugues, autrice. L’aventure s’est terminée en 2016 quand j’ai commencé à publier AEBNA (and everything becomes nothing again) un ouvrage qui me demandait toute mon attention.


Ton travail met en lumière un certain rapport de l’homme à la nature. Du rapport entre les espèces, l’humain, le non-humain, la nature et le paysage. En quoi l’édition t’apparaît être le meilleur moyen pour relayer ton propos ? Que peut le livre d’après toi ?

Je pense, j’espère, que ce rapport humain-nature est celui vers lequel nous tendons, une cohabitation plus simple, une co-présence sur ces lieux mieux partagés. La tragédie pour moi est de ne plus faire partie ce monde, de “leur” monde, aux non-humains, de ne plus rien y comprendre et de ne plus rien voir. Je pense beaucoup à notre vulnérabilité aussi, elle est inenvisageable pour beaucoup et pourtant c’est la clef, nous sommes, et nous resterons, des êtres fragiles.

Il y a presque 10 ans, j’ai fait une résidence d’un mois dans un château, outre l’étrangeté qu’il y avait à dormir seule dans ce lieu gigantesque, il y avait une bibliothèque de livres anciens et j’aimais y passer du temps bien évidemment. Dans cette bibliothèque, il y avait l’Encyclopédie de Diderot et d’Alambert, la vraie, d’époque. J’ai ouvert un volume en tremblant, et j’ai lu : “de toutes les choses vivantes sur terre, il est à noter qu’il y a beaucoup plus d’herbes que d’arbres.”
Ce que peut le livre, et merveilleusement, c’est nous rappeler l’herbe quand on regarde l’arbre.

And everything becomes nothing again est une œuvre marquante, fascinante dans laquelle on s’immerge, des feuilles du nid aux feuilles qu’on tourne… Ce livre traduit aussi une certaine appétence culturelle naturaliste contemporaine, voir d’une disjonction anthropocentrique, qu’on retrouve dans la passion pour les documentaires animaliers. Regardes-tu des documentaires animaliers ? Qu’est-ce qui t’a ouvert au paysage, à notre environnement ? Comment parviens-tu à faire la liaison de l’atelier à la nature qui t’environne ?

Merci ça me fait plaisir.
Mieux que les documentaires animaliers, il y a maintenant les livecam sur youtube, on peut y voir l’entrée d’un terrier de renard, un nid de grues, une plage de phoques, en live, et ça me fascine. Je leur “rends visite” quelquefois, et je suis contente de voir beaucoup et presque rien. Il se passe parfois plusieurs heures sans événement, les phoques bronzent, les renards ne sortent pas, les grues couvent, il suffit d’un imperceptible mouvement pour que je sois enchantée, c’est l’attente qui est belle. La vie privée des animaux n’est pas comme dans les documentaires, sensationnelle, mais, comme la nôtre, elle est simple et routinière.

En période de confinement, comme nous le sommes, repenses-tu a posteriori à ton travail sur les survivalistes : Survivalists (Fuego Books). Tu as des nouvelles d’eux ? Ils font quoi en ce moment ?
 
Gustavo, dirigeant de Fuego Books, m’a écrit tout de suite un petit message, “je repense au livre qu’on a fait, je suis bouleversé”.
Récemment j’ai retrouvé un texte que j’avais écrit à l’invitation d’Axelle Grégoire (omanoeuvres.fr) pour la revue C.R.I

 
 
Tu es sortie, enfin, puisque depuis trois jours la vue de la fenêtre ne te montrait plus rien qu’un voile opaque presque jaune. Tu as poussé la porte en bois, ni froid ni chaud, l’air était respirable mais sans odeur et devant toi on ne pouvait pas dire que l’horizon avait disparu. Était-ce le brouillard ou tes yeux qui n’y croyaient plus ? Il t’a semblé voir une falaise, un lac, des collines, une forêt, un désert, ou plutôt tu as aperçu le souvenir que tu en avais.
 
Je n’ai pas de nouvelles des survivalists, je pense qu’on l’est tou.te.s un peu devenu.e.s, on a muté. “Nous reste-t-il assez d’incertitudes ?” écrivait Vinciane Despret, nous sommes servi.e.s.
 
Concernant Ault, cela faisait déjà un moment que tu travaillais avec Thibaut Brunet, comment l’idée, un peu folle, de ce livre et de cette collaboration est née ? 
 
Thibault est venu me parler de son idée, il pensait aux bas-reliefs depuis longtemps et avait envie de montrer la falaise d’Ault dans son immensité. 
C’est un lieu fou, dingue de beauté, tragique étrangement, monochrome souvent, il faut y aller une fois dans sa vie, vraiment, pour le ressentir. Nous sommes allé sur les lieux, et de miracles en miracles Ault est sorti.

Comment s’est déroulé tout le travail de reliure avec la maison Houdart ?

C’était comme résoudre une énigme, cette reliure hors format. Houdart avait déjà travaillé sur un ouvrage très très épais, je savais que techniquement ils allaient assurer. Après nous avons longtemps discuté sur le façonnage, garder visible le squelette de la couture sans rendre l’objet anormalement fragile a été par exemple un de nos problèmes. Mais comme je le disais, de miracle en miracle Ault a fini par voir le jour.

Tu as lancé récemment Mille Cailloux, ta maison d’édition, pourquoi « Mille Cailloux » ?Tu y as des projets en cours ? Tournés vers le livre-objet ou vers des formes éditoriales plus « classique » ?

J’étais sensible à l’allitération visuelle des “ll”, et puis la roche, la pierre, le caillou, ce sont ceux qui ont tout vu, depuis longtemps et ça me plaît. 
Je n’ai pas pris le temps de l’annoncer car tout est allé si vite, nous sommes deux à présent à la tête de Mille Cailloux, Jessica Martinato (D.A, qui a travaillé avec moi sur l’édition coréenne de “Sur les ruines”) est à mes côtés maintenant. Il faudra qu’on fête ça quand les fêtes seront à nouveau à l’ordre du jour !
Nous avons plusieurs projets en cours, deux un peu à l’arrêt car il nous faut trouver des financements et c’est une énigme que je ne sais pas résoudre aujourd’hui, un autre en phase de tests, on échange avec l’artiste pour définir le cap. Je pense que les trois seront des livres d’artistes mais je ne m’interdis pas de bifurquer en route.

Liens :

Ref :
Thibault Brunet, AULT (nord-est), 2019, cour­tesy Gale­rie Binome
édition de 5 (+2EA) – 15 x 18 x 20 cm – sculp­ture photo­gra­phique produite par Mille Cailloux Editions – 2036 tirages jet d’encre sur papier Fedri­goni Sirio perla 115 g/​m2 – reliure Houdart par couture surjet au fil de coton blanc et colle vinylique sans acide – coffret façonné main 
https://galeriebinome.com/thibault-brunet/

Voir Les Éditions
25,00 

"C’est un anti-manuel de survie que nous avons devant les yeux..."